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Fluctuat Nec Mercatur
12JUN
  • Publié le 12/06/2019 à 18:33 par Abonné

Fluctuat Nec Mercatur

Pourquoi l’été à Lyon a toujours une odeur particulière…

Aaaaaah, le fameux mois de juin entre Rhône et Saône… La promesse d’un été salvateur qui pointe le bout de son nez. Une période où l’horizon des possibles s’ouvre à nouveau : les universités ferment peu à peu leurs portes, les colocations étudiantes aux baux plutôt chéros se terminent, les CDD de 10 mois potentiellement reconductibles laissent planer le doute dans l’esprit des jeunes startupeurs fraîchement diplômés en com’ digitale. Les festivals électro du centre-ville battent leur plein tandis que les péniches hypes des quais et leurs pintes à 7 balles en happy hour sont bondées. Nouvelle denrée rare, les velov’ attirent et attisent toutes les convoitises... Oui, l’été à Lyon a toujours une odeur particulière. Un doux mélange de deux sentiments antagonistes : d’un côté, une joyeuse sérénité insouciante, entre torpeur et moiteur ; de l’autre, l’amorce d’une situation beaucoup plus stressante. Instable et imprévisible. Peu à peu, on respire plus difficilement. Pollen et pollution  n’en sont pas les seuls responsables. Le mois de juin, c’est surtout et avant tout le flot orageux initié par l’ouverture du mercato estival. Un moment où le capitalisme outrancier et le marchandage des corps reprend durement ses droits, se vit et se subit à visage découvert. Un moment où chaque gone retient son souffle. Saison après saison. Pour le meilleur et, souvent, pour le pire. Le marché des transferts ouvre ses portes, implacablement. Et c’est tout Lyon qui en tremble déjà.

La fuite des cerveaux

Quand il s’agit du mercato à l’OL, une envie irrépressible apparaît chez tout supporter ou supportrice lyonnais(e) normalement constitué(e) : celle qui consiste à enlever et enfermer à double tour, sous terre et dans un bunker, (presque) toute l’équipe professionnelle pour ne la faire ressortir que le 31 août à minuit, date de clôture habituelle du marché (cette fois, ce sera le 2 septembre). Sauf Maxwell Cornet, cela va de soi.

Car chaque année, le constat est dur : Lyon se fait littéralement piller par les cadors des grands championnats européens, qui viennent se servir allégrement dans le vivier de talents que constituent l’Olympique Lyonnais et son académie. En un an, entre 2016 et 2017, Barcelone, le Bayern Munich et Arsenal, pour ne citer qu’eux, sont venus faire leurs emplettes à la maison. C’est dire de l’acabit des garçons qui gambadent à l’OL. Et cela ne risque pas de s’arrêter en 2019. Le Real Madrid et Manchester City sont déjà venus toquer à la porte pour certains poulains de Jean-Michel Aulas. Conserver ses meilleurs éléments d’une saison sur l’autre est devenue chose très ardue, voire mission impossible pour l’Olympique Lyonnais. Outre l’attrait financier qui ne doit certainement pas laisser insensible le chef d’entreprise qu’est le président de l’OL, le souhait des joueurs eux-mêmes vire malheureusement bien souvent au déracinement précoce, et à la recherche d’un « nouveau challenge sportif » (ne riez pas !), mettant à mal le concept désormais révolu de « l’amour du maillot ».

Nabil Fekir, Tanguy Ndombélé et Ferland Mendy, dont l’intérêt du Real Madrid est plus que jamais d’actualité, pourraient à ce titre constituer les trois grosses pertes de ce mercato estival version 2019. Rien que ça.

Tchao Pantin

Pourtant, niveau com’, l’OL ne lésine pas sur l’aspect « terroir » et conservation du « patrimoine » local : on badigeonne nos jeunes pousses d’un vernis identitaire ; ils aiment et chérissent l’Institution jusqu’au bout des ongles, mais au moment où la question d’un départ dans un club plus huppé se pose, les valises sont (presque) déjà prêtes, le billet d’avion acheté, la chambre d’hôtel réservée. Une dernière interview est donnée, au cours de laquelle le joueur en question confie avec émotion que Lyon est sa « vraie famille », son « club de cœur », et hop, direction la Premier League anglaise pour voir si l’herbe est plus verte là-bas, quitte à y jouer l’Europa League et une quatrième place de championnat non qualificative en Ligue des champions la première année, à se voir privé du même coup de Coupe du monde un an plus tard, et à perdre la finale de la C3 la saison d’après. Comment ça, Alexandre Lacazette a les oreilles qui sifflent ?

L’histoire risque donc de se répéter cette année encore avec le bon de sortie d’ores et déjà accordé à Nabil Fekir, figure emblématique du club, malgré une saison moyenne et des performances personnelles en demi-teinte. Les mauvaises langues diront qu’il n’a été que l’ombre de lui-même dans cet exercice 2018-2019 après son transfert avorté à Liverpool l’été dernier...

Si l’épisode Fekir devrait rendre son verdict rapidement, la conséquence sera toute simple pour les supporters locaux : terminé, l’énorme kiff de voir le kid de Vaulx-en-Velin émerveiller les pelouses françaises et européennes sous le maillot lyonnais, et de le contempler à nouveau, maillot en étendard à Geoffroy Guichard. Et, ça, pour nos yeux de grands enfants, ça vaut tout l’argent du monde.

Nul n’est prophète en son pays

Rares sont ceux qui veulent rester à la maison et s’inscrire dans un projet sportif à long terme, sur le modèle des Francesco Totti ou Daniele De Rossi à la Roma. À Lyon, Juninho a eu à l’époque cette intelligence : il a fait le choix de continuer de briller à Gerland en marquant à jamais le club de son génie, au lieu de devenir un joueur plus « ordinaire » ailleurs, fondu dans un collectif de stars. À l’époque, Barcelone et Manchester, entre autres, sont venus aux renseignements… Il aurait pu craquer. Mais non. Et on connaît la suite. Dix ans après son départ, il revient endosser à nouveau le rôle de sauveur, cette fois en tant que directeur sportif du club.

Dans une moindre mesure, Maxime Gonalons a lui aussi clamé tout l’amour qu’il pouvait porter à l’OL. Il souhaitait à l’époque poursuivre et terminer sa carrière chez lui, à Lyon. Mais il en a été décidé autrement par les hautes instances décisionnelles… Résultat des courses, Gonalons s’en est allé, tristement. Par la petite porte, malgré ses liens indéfectibles avec le club et une attitude toujours exemplaire et respectueuse à l’égard de celui-ci : comment ne pas fondre face à son ultime déclaration d’amour adressée à l’OL, il y a deux ans, lors de sa conférence de presse pour son arrivée à la Roma ? Dur traitement réservé à un vrai amoureux du club… Sa revanche ? Une demi-finale de Ligue des champions disputée avec son nouveau club, quelques mois plus tard. La vie fait parfois bien les choses…

Mais revenons à nos moutons : hormis ces cas à part, nombreux sont ceux qui refusent d’être exceptionnels chez eux, là où on les aime intensément. Encore une fois, si son départ se confirme, Fekir et son brassard de capitaine ne mèneront pas l’OL en Champion’s League la saison prochaine. L’histoire aurait pu être vraiment belle. Alors que le club entame un tournant « internationaliste » plus évident que par le passé avec une composition d’équipe plus uniquement centrée sur ses jeunes, mais faisant la part belle à nouveau à des joueurs étrangers, le symbole de l’OL aurait pu malgré tout rester un gone du cru. En ce sens, un vide immense se profile, laissant les 60 000 personnes du parc OL orphelines de ce talent fou.

L’OL, un simple tremplin

L’exemple de Fekir est révélateur d’un constat tragiquement plus large : dans l’imaginaire des footballeurs, l’OL est un club tremplin. Une étape dans la carrière d’un joueur à envergure internationale. Étape charnière, certes, mais un cap à passer et à dépasser. L’exemple de Memphis Depay et sa vision du club en est actuellement l’exemple parfait. L’OL est une maman chat : une fois formés et sevrés, ses chatons se réalisent ailleurs. Dans son rôle d’éducateur, le club, sorte de FC Porto à la française, a passé ses 15 dernières années à former magistralement ses pépites avant de s’en séparer, inéluctablement. Les exemples sont nombreux, et nous les connaissons tous.

Qu’en est-il alors des ambitions réelles de l’OL sur la scène nationale et européenne ? Simple vivier du foot européen et club sympathique à dépouiller (Umtiti qui part à 25 millions à Barcelone en 2016 alors que tout le monde s’accorde déjà à dire qu’il est l’un des tous meilleurs défenseurs du monde à venir avec à ce jour une clause de départ s’élevant à 500 millions d’euros) ? À force de ne jamais conserver les éléments essentiels de son onze titulaire, le club ne se place-t-il pas dans une position d’éternel outsider, capable de jolis coups chaque année, mais inapte à remporter le moindre titre ?

À défaut de les conquérir, ces titres, il faut bien trouver quelque chose à fêter : oui, on le répète, Lyon forme les meilleurs joueurs qui finissent dans les meilleures équipes des meilleurs championnats européens. Il y a de quoi être fier : sur l’édition 2018 de la C1, chaque équipe qualifiée dans le dernier carré de la compétition avait « son Lyonnais » : Benzema à Madrid, Tolisso au Bayern, Gonalons à la Roma, Lovren à Liverpool (Dejan est arrivé jeune à Lyon, vous me l’accordez ?). Cette année, pour la finale Tottenham-Liverpool, deux anciens gones s’affrontaient là encore. Bon… Okay, c’est beau. À Lyon, on serait capable d’en faire un mug, de cette stat’... Voilà où l’on en est.  On s’auto-congratule, on s’auto-admire, on s’auto-satisfait, mais pendant ce temps-là, l’armoire à trophée commence à prendre dangereusement la poussière. Pourtant, il va falloir commencer à le remplir, le musée flambant neuf de l’OL, non ?

L’éternelle reconstruction

L’Olympique Lyonnais se trouve dans la nécessité de reconstruire un groupe chaque saison, nous réservant à chaque fois de belles surprises, de belles promesses, mais l’élixir de jeunesse a ses limites. Un argument d’explications de défaites bien connu, et ressorti à toutes les sauces. Pour une élimination en coupe d’Europe ? Le groupe est « trop jeune ». Pour une élimination en coupe de la Ligue ? Le groupe n’est « pas assez mature ». Pour une élimination en coupe de France ? Le groupe « manque de caractère »… La justification – recevable – de l’excès de jeunesse du groupe fait florès et a sauvé jusque-là le staff lyonnais de tout autre argumentaire fantaisiste.

Quant à la génération dorée des Lacazette, Gonalons, Fékir, Tolisso, Umtiti, Grenier, Lopes ? Elle n’aura finalement rien gagné. Excepté une coupe de France glanée en 2012 pour les deux premiers cités (en tant que titulaires) contre un club amateur en finale et une demi-finale de League Europa il y a deux ans pour les autres (sauf Umtiti !), pas grand-chose à signaler. Performance européenne d’ailleurs balayée par la présence de Marseille en finale de cette même compétition au Parc OL cette année-là… Un comble. L'histoire est écrite par les vainqueurs. Ce que cette génération n'est pas, in fine. Elle constitue, malheureusement mais statistiquement, un détail de l’histoire de l’Olympique lyonnais.

Quant aux nouvelles ambitions sportives nées de l’arrivée en fanfare de la paire brésilienne Sylvinho-Juninho, l’espoir est permis mais les interrogations demeurent. En effet, Jean-Michel Aulas annonce la volonté de garder « nos meilleurs joueurs » et concède dans le même temps la perte probable de « deux voire trois éléments, sans compter le départ de Fekir ». N’est-ce pas, là encore, un coup communicationnel de haute volée de la part du président pour tamiser le fait que le club va effectivement perdre ses 3 ou 4 meilleurs joueurs (ce qui fait quand même beaucoup dans un collectif de 11 individualités, vous en conviendrez) ? Voir s’en aller du même coup Fekir, Ndombélé et Mendy relève tout de même d’un amoindrissement significatif et qualitatif de l’effectif, même si des arrivées viendront – on l’espère – pallier ces départs importants.

Mais une chose est sûre : si le navire OL peut tanguer avec le potentiel départ de son capitaine, jamais il ne sombrera. Le club s’est toujours relevé de mercatos agités en puisant des ressources insoupçonnées par le passé. Il en sera de même pour la suite. C’est une certitude.

C’est le mois de juin à Lyon.

Juninho et Sylvinho sont arrivés.

Le mercato ouvre ses portes.

Mendy, Fekir et Ndombélé sont encore lyonnais.

Tout va bien.

 

- Antoine Valex